« J'AI VU TELLEMENT DE GENS INNOCENTS MOURIR... »

Publié le par ayacuchosocialclub

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               Fresques représentant l'époque du Sentier lumineux, aux abords du stade municipal de Huanta
               (photo ci-dessus plus les trois insérées dans le texte)

 

« Le stade de Huanta a réouvert il y a deux ans seulement. Il était resté à l'abandon depuis la fin des années 90 et la fin du terrorisme. » Edgar, dit Chino en raison de ses yeux, aujourd'hui âgé de 35 ans, est revenu s'installer dans sa ville natale en 2006. Né en 1975 à Huanta, il se souvient des années où « sortir de chez soi n'était pas envisageable à part pour faire ses courses, où tout le monde vivait caché chez lui, où une bombe pouvait exploser à chaque instant ». Ancien militaire, une casquette de l'armée française, « cadeau d'un ami », toujours vissée sur ses cheveux noirs, des lunettes noires dès qu'il sort sa fine silhouette dehors, comme s'il voulait se préserver du regard extérieur, toujours souriant, c'est lui qui parla du terrorisme lors de notre première rencontre, bien que ce ne soit pas le sujet initial. Preuve s'il en fallait encore que dans cette région, presque tout le monde a un lien avec le conflit. Il accepta alors qu'on se revoit pour en parler plus longuement.

huanta-conflit 0707

huanta-conflit 0709A propos du stade municipal de Huanta, il cite l'année 1987 comme tournant vers la terreur. « Cette année-là, les militaires l'ont pris pour le transformer en prison. En vérité, c'est devenu un lieu de torture. Des professeurs, des paysans, des journalistes, y ont été internés et n'en sont jamais revenus. S'ils avaient le moindre doute sur ton appartenance au Sentier lumineux, ils te tuaient. » Et de poursuivre : « Ça a duré huit ans. Les militaires obligeaient parfois les prisonniers à creuser leur propre tombe, puis les jetaient dedans après les avoir tués. Au milieu des années 2000, des fosses communes ont été découvertes aux abords du stade. »

Chino est lui parti de Huanta en 1989, à 14 ans. Juste après la mort de sa mère. Direction Lima. « Elle a été enlevée à Ayacucho, avec d'autres gens, nous avons appris plus tard que c'était par des Sendoristas (membres du Sentier lumineux). Mon père, mes deux sœurs et moi ne l'avons plus jamais revue. Je suis parti car à Huanta, pour les jeunes garçons, c'était très dur. Nous étions tous des suspects pour l'armée. A Lima, la capitale, j'ai vécu dans la rue, avec d'autres jeunes que j'ai rencontré. Je ne pouvais pas étudier. Je vendais tout et n'importe quoi pour survivre. »

« Pour se venger », il décide d'intégrer l'armée après son service militaire. Il a 19 ans. Il arrêtera deux ans après. « Aujourd'hui, insiste-t-il avant toute chose, je ne fais plus confiance à l'armée et au gouvernement. » Son regard se fixe dans le vide. « J'ai vu tellement de gens innocents mourir... » « Nous allions dans des villages tellement reculés, presque inaccessibles. Je me souviens encore des regards des gens, terrifiés. Et là, notre chef d'unité nous disait : « Tuez les. » Mais comment tuer des innocents ? Nous réussissions à ne pas exécuter ses ordres en nous rebellant. Mais ça ne faisait que reculer l'échéance. D'autres unités arrivaient ensuite et faisaient le travail. Ni Dieu ni diable, je ne crois plus en rien. »

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De retour à Lima, il entame des études de publicitaire, très vite abandonnées, puis se passionne pour les beaux-arts. Parallèlement, il suit l'évolution du conflit et la création, au début des années 2000, de la Commission de la vérité et la réconciliation. Et il y croit. « Dix ans après, j'assimile ça à du bla-bla, c'est un conte des autorités plus qu'autre chose. En théorie, ça doit être l'intermédiaire entre le gouvernement et les familles qui ont perdu quelqu'un. Aujourd'hui, qu'est-ce qu'on constate, à Huanta ? Pleins de gens ont rempli des paperasses et des paperasses, mais ils ne peuvent toujours pas se soigner, toujours pas financer l'éducation de leurs enfants. Pourquoi ? Car l'aide individuelle promise n'est pas arrivée. Or pour se reconstruire, pouvoir vivre décemment est une des priorités. Résultat, les enfants d'enfants de parents tués pendant le conflit en subissent encore les conséquences. »

Lui essaie de s'en sortir grâce à sa passion pour les arts. Il a crée une association culturelle à l'adresse des plus jeunes. « L'art est une manière de s'évader. » Théâtre, mimes, céramique, peintures, tissus, son panel est large. Dans son atelier, une fresque représente un tank militaire d'un côté, des civils de l'autre. Image du conflit qu'il a vécu ? « Non, répond-il, celui de la Palestine, que je compare beaucoup au nôtre. Elle est l'œuvre du même artiste que les peintures du stade municipal de Huanta. La peinture est une forme d'exutoire. Pour ne pas oublier. »

 

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Edgar dans son atelier ; le stade de Huanta

 

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La fresque représentant le conflit en Palestine, dans l'atelier d'Edgar

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Commenter cet article

les parents 15/02/2011 21:19


le ,sentier lumineux a marqué!
edgard lui aussi a été marqué,c'est vrai qu'il est tourmenté dans ses tableaux mais on le serait à moins
tes articles et photos sont toujours très intéressants!
bisous à tous les deux