UN PETIT MUSEE POUR 70 000 MORTS ET DISPARUS

Publié le par ayacuchosocialclub

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          De nombreux portraits de femmes ayant perdu un être cher sont exposés dans le musée de la Mémoire

 

Un musée de 70 m2 pour raconter 20 ans de conflit entre le Sentier lumineux et l'État péruvien, un conflit qui a fait officiellement 70 000 morts et disparus, c'est ce qu'Anfasep, l'Association des familles des victimes et disparus, a réussi à ouvrir à l'étage de son local, en 2005, à Ayacucho. Il existe un autre musée au Pérou, plus grand, qui retrace ce conflit, à Lima, au sixième étage du musée de la Nation. Avec peu de moyens, Anfasep a réunit plusieurs éléments intéressants. A la différence du musée de la Nation à Lima, au musée de la Mémoire d'Ayacucho, le rôle de l'armée dans le conflit est beaucoup plus dénoncé. Sans toutefois exonérer le Sentier lumineux. « Les Sendoristas (membres du SL) ont tué beaucoup d'innocents car ils ne les soutenaient pas », explique Alex Vanenzuela, qui commente la visite.

Il n'empêche qu'à Ayacucho, les gens ne se sentaient pas du tout protégés par l'armée. Et pour cause. Dans le livre « La cuarta espada », qui traite de l'histoire du Sentier lumineux et de son fondateur Abimael Guzman, Santiago Roncagliolo cite le journaliste Gustavo Gorriti : « A partir de 1988, la direction contre le terrorisme donna de nouveaux ordres à ses unités. Chaque nuit, elle devaient visiter au moins vingt maisons où vivaient des gens avec des antécédents liés au terrorisme ; où des gens supposés être sympathisants du Sentier lumineux ; où des gens appartenant à des organisations supposées être liées au Sentier lumineux. Et de chaque maison, les policiers et militaires avaient l'ordre d'emmener une ou deux personnes suspectes, devant des familles terrorisées. »

Mama Angelica, 85 ans, a vécu ça. Fondatrice d'Anfasep, elle a crée cette association suite à la disparition de son fils. Il a été enlevé au domicile familial dans la nuit du 2 juillet 1983 par l'armée. Sa mère ne l'a plus jamais revu. Elle a juste reçu quinze jours plus tard un mot de son fils que lui a fait parvenir un détenu de la même prison qui venait de sortir. Il demandait à sa mère de ne pas s'inquiéter et de trouver au plus vite un avocat. Aujourd'hui encore, Mama Angelica a toujours l'espoir d'avoir des nouvelles de son fils, vu qu'elle n'a jamais retrouvé son corps.

 

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Le fils de Mama Angelica avec le mot qu'il a envoyé à sa mère depuis sa prison ; la reconstitution
d'une fosse commune ; la photo de la première exhumation de corps à Ayacucho


La visite du musée de la Mémoire commence par une carte de la région d'Ayacucho. Des points rouges s'illuminent et renvoient à des légendes. Ce sont autant de villages où des gens sont morts. D'autres points, noirs et plus nombreux, ne renvoient pas à des légendes mais représentent aussi des villages où des gens sont morts ou disparus. Beaucoup des villages pointés ont subi des exactions de l'armée, explique Alex Valenzuela. Alex aussi a une histoire liée au conflit, comme tant d'autres à Ayacucho. Professeur, son père est mort alors qu'il n'avait pas 5 mois. Sans ressource, sa mère a dû survivre avec ses cinq enfants dans les rues pendant plusieurs mois avant de rencontrer des gens d'Anfasep. L'association ayant crée en 1985 un comedor, une cantine populaire pour les enfants de disparus, Alex et ses frères et sœurs y sont allés et sont restés sept ans. Aujourd'hui âgé de 27 ans, Alex explique qu'il travaille comme volontaire au musée de la Mémoire car « (ma) conscience (me) le dicte ».

Après cette carte, la visite du musée continue par la reconstitution d'une salle de torture dans laquelle « les militaires torturaient des suspects pour leur sous-tirer des informations sur le Sentier lumineux », continue Alex. En face de cette reconstitution, une autre montre l'exhumation de corps, avec une photo de la première, en 2005, en présence de Mama Angelica et après une longue bataille judiciaire. Cette première exhumation a eu lieu à la caserne Los Cabitos, à côté de l'aéroport d'Ayacucho, une caserne de militaires. L'armée avait toujours nié y avoir pratiqué la torture et dissimulé des corps. Et avait tout tenté pour empêcher les exhumations.

musee-de-la-memoire 0634musee-de-la-memoire 0617Dans la deuxième salle du musée, une vitrine renferme des objets donnés par des familles de victimes. Souvent des habits, comme ce polo (photo de gauche), seul « souvenir » de son mari qu'a pu retrouver sa femme, en arpentant les rivières autour de la ville, où de nombreux corps étaient jetés. Ou la croix avec l'inscription « no matar » (« ne pas tuer », photo de droite). Mama Angelica et les autres femmes de l'association manifestaient tout le temps avec à partir de 1984. Cette année-là, le Père Ayacuchanais Neptali Liceta a organisé la venue à Ayacucho d'Adolfo Perez Esquivel, Prix Nobel de la Paix 1980. Les deux hommes ont offert cette croix à Anfasep. Sa « première sortie » fut lors d'une manifestation sur la place des Armes. A côté de cette vitrine sont exposées des œuvres d'anciens pensionnaires du comedor d'Anfasep. Des œuvres représentant leur vision du conflit.

La dernière partie du musée, un petit couloir, débute avec un grand portrait de Mama Angelica avec en-dessous une photo de son fils disparu et le mot qu'il lui a envoyé de sa prison. Puis sur l'un des murs du couloir, la chronologie du conflit est détaillée, avec toutes les actions réalisées par Anfasep depuis 28 ans. Enfin, sur le mur d'en face, des dizaines de photos interpellent le visiteur. Ce sont des femmes qui ont perdu un être cher, avec autour des jeunes qui, à partir de 1985, ont bénéficié du comedor d'Anfasep.

La visite se termine par une sculpture devant l'entrée, à l'extérieur. Elle aussi représente le conflit. Ce qui intrigue, c'est la balance de la justice. Elle est généralement équilibrée. Pas ici. Alex en donne la raison. « Elle est déséquilibrée car la justice n'existe pas pour nous. »

 

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Des oeuvres de jeunes adultes anciens pensionnaires du comedor d'Anfasep, où ils pouvaient
aussi participer à des ateliers d'artisanat

 

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La sculpture représentant la balance de la justice désequilibrée ; le musée de la mémoire vu de l'extérieur

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Commenter cet article

les parents 12/02/2011 11:23


quelle belle page d'histoire, cela remet bien des choses en place quant au sentier lumineux.
nous regrettons de n'^tre pas allés au Musée de la Mémoire lors de notre séjour! merci de nous avoir fait partager votre visite


colette 04/02/2011 08:49


Un petit bonjour modeste face à tes articles et photos supers.Tu es superbe et tu respires la joie au millieu de tous ses enfants. Tes articles sont une source de connaissance et nous permettent de
connaitre encore mieux ce pays.
Plein de bises


Chaigne 02/02/2011 15:31


Salut Cédric,

Très impressionnante ton histoire ! Et tes photos sont très belles pour illustrer ce contexte !
Bonne fin de séjour,
Olivier.